Les francophones aux États-Unis

 

Bien que les populations francophones d’Amérique du Nord soient plus concentrées au Canada, il existe également deux régions aux États-Unis d’Amérique qui comptent des populations francophones établies depuis longtemps et qui connaissent encore aujourd’hui une relative vitalité : la Louisiane et la Nouvelle-Angleterre.

 

LA LOUISIANE

Le toponyme « Louisiane » désignait à l’époque coloniale un vaste territoire englobant une grande région du Midwest américain, découvert par l’explorateur français Cavelier de La Salle à la fin du 17e siècle. Le nom désigne aujourd’hui l’état américain situé sur le Golfe du Mexique à l’embouchure du fleuve Mississippi, entouré des états du Texas, de l’Arkansas et du Mississippi. Entre la colonisation de la Louisiane par les Français aux 17e et 18e siècles et l’intégration de cet état aux États-Unis d’Amérique en 1812, le territoire nommé « Louisiane » changea plusieurs fois de mains et connut diverses vagues de peuplement. Jusqu’à aujourd’hui, toutefois, la langue et la culture françaises et francophones y connaissent un statut particulier, dont ne jouit aucun autre état américain.

 

Les répercussions du Grand Dérangement ou de l’Acadie à la Louisiane

À partir de 1682, la France prit possession du vaste territoire situé entre les Grands Lacs et le Golfe du Mexique. La Louisiane – nommée ainsi en l’honneur du roi Louis XIV – connut, à partir de 1699, une immigration française régulière. Le taux de migration vers cette colonie fut néanmoins assez peu élevé, compte tenu de l’ampleur du territoire – et surtout en comparaison avec l’immigration anglaise dans les treize colonies britanniques de l’Empire britannique d’Amérique du Nord.

C’est à partir de 1755 qu’un événement historique déterminant allait changer le destin du français en Louisiane. En raison des problèmes auxquels étaient confrontés les Acadiens dans les Maritimes canadiennes – soit la déportation des francophones catholiques qui refusaient de prêter serment d’allégeance à la Couronne britannique – la Louisiane devint un lieu de refuge lors de la décennie du Grand Dérangement. Les francophones des Maritimes, sous contrôle britannique depuis 1713, comptèrent en effet sur le fait qu’en sol louisianais, le français se parlait et la religion catholique se pratiquait librement à cette époque. Entre 1756 et 1765, plusieurs milliers d’Acadiens allèrent se réfugier en Louisiane. De nombreux descendants de ces migrants habitent encore cet état de nos jours ; ils ont fini par donner leur nom (sous la forme Cajun) à tous les francophones de l’état, indépendamment de leur origine (notamment laurentienne, antillaise ou française).

En 1763, à l’issue du Traité de Paris, la France céda à l’Angleterre une grande partie de ses colonies nord-américaines, dont la partie orientale de la Louisiane – la partie occidentale ayant été cédée à l’Espagne lors de ce même traité. Cela eut quelques répercussions sur la démographie du territoire. Toutefois, la situation d’isolement dans laquelle ont évolué les Acadiens depuis leur arrivée en Louisiane a favorisé une survivance de la langue française sur le territoire.

 

Les Cadjins

De nos jours, les Acadiens de Louisiane – que l’on nomme plutôt Cajuns en anglais, ou Cadjins en français – sont concentrés dans une région nommée Acadiana, qui forme un triangle dans le sud de l’état, dont l’épicentre est la ville de Lafayette. Le français cajun a survécu grâce à l’isolement relatif de la communauté. En 2000, on comptait encore plus de 194 000 francophones en Louisiane, s’il faut en croire le recensement fédéral américain. Le 20e siècle a tout de même rattrapé cette population. On constate en effet un taux élevé d’anglicisation depuis les cinquante dernières années. L’immense majorité des Cajuns sont aujourd’hui bilingues et même parfois unilingues anglais – quoique l’on peut dénoter même chez eux un accent particulier en anglais. L’identité cajun ne se définit donc pas seulement de nos jours par la langue, mais aussi par la musique, la cuisine, les traditions familiales et folkloriques ainsi que parfois par la religion.

En 1968, des lois furent promulguées pour assurer la protection et la promotion de la langue française en Louisiane. L’état connut donc, au cours des décennies suivantes, diverses tentatives en ce qui a trait au maintien et à la revitalisation du français – on pense notamment à des programmes radiophoniques en français, un journal francophone et la mise sur pied d’un organisme de développement, le CODOFIL (Council for Development of French in Louisiana). Cet organisme participa d’ailleurs activement à la relance de l’enseignement du français dans les régions francophones, en accueillant en Louisiane des professeurs francophones venus des différentes régions de la francophonie internationale. Malheureusement, les premières tentatives ne furent pas toujours couronnées de succès : tant les élèves que les professeurs ont dû relever des défis de taille puisque leurs variétés de français n’étaient pas toujours très proches. De nos jours, on tente de trouver un équilibre entre le français standard et le français vernaculaire dans l’enseignement destiné aux locuteurs du français en Louisiane, une population estimée à plus de 3% de la population totale de l’état en 2007.

 

Particularités dialectales

Le français des Cajuns recèle de nombreux emprunts, calques et innovations, souvent différents de ceux du français acadien. En voici quelques exemples :

  • Emprunts et calques
    • dessert (n.m.) « réception après une cérémonie de mariage »
    • papier (n.m.) « journal », de l’anglais paper
    • laveuse de plats (loc. n.f.) « lave-vaisselle », de l’anglais dishwasher
    • chambre de classe (loc. n.f.) « salle de classe », de l’anglais classroom
  • Innovations
    • glisse-gorge (n.m.) « fruit de gombo bouilli et servi en vinaigre »
    • maladie de sucre (loc. n.f.) « diabète »
    • bal de noce loc. (n.m.) « bal en l’honneur des nouveaux mariés, ayant lieu normalement le soir de leur cérémonie de noces »

 

LA NOUVELLE-ANGLETERRE

Les états de la Nouvelle-Angleterre (notamment le Maine, le New Hampshire, le Vermont, le Massachussetts, le Connecticut et le Rhode Island) ont une population relativement importante de citoyens d’origine francophone suite à deux vagues de peuplement.

 

Fuite des Acadiens et exode rural des Québécois

Tout d’abord, plusieurs Acadiens se réfugièrent dans les forêts du Madawaska (région nord-ouest de l’état du Maine et ouest du Nouveau-Brunswick actuel) lors de la déportation des Acadiens (le Grand Dérangement) en 1755 et dans les années qui suivirent. Ensuite, l’exode rural des années 1840 au Québec et en Acadie contribua à la hausse de la population francophone dans ces états américains. En effet, à partir de 1840, cette région connut une époque d’industrialisation très importante, surtout dans les secteurs forestier et du textile. Cette révolution industrielle attira des dizaines de milliers de familles québécoises et acadiennes vers le sud qui souhaitaient tenter leur chance dans ces nouvelles industries. L’on estime qu’entre 1840 et 1930 environ 525 000 Canadiens français migrèrent vers les états de la Nouvelle-Angleterre (*) – ce qui représente 15 000 personnes de plus que la population totale de la province de Terre-Neuve-et-Labrador à l’heure actuelle!

Ces francophones se regroupèrent autour des usines dans diverses localités à travers la Nouvelle-Angleterre, formant ce qu’ils appelaient des « Petits Canadas ». Ces communautés devinrent rapidement organisées autour du modèle des paroisses catholiques, modèle bien connu déjà au Québec et en Acadie. La cohésion sociale créée par le modèle paroissial, ainsi que la proximité et la force des liens familiaux, furent indispensables au maintien et au rayonnement de la langue et de la culture francophones dans ces régions. De plus, un va-et-vient fréquent entre la Nouvelle-Angleterre et le Canada français perpétua la vitalité de la langue française dans ces communautés franco-américaines. D’autre part, ce va-et-vient est également à l’origine de la transmission d’une partie des anglicismes présents encore de nos jours dans le français québécois et acadien.

 

L’anglicisation

La Seconde Guerre mondiale et le phénomène d’explosion des banlieues à partir des années 1950 dispersa et morcela la population francophone de la Nouvelle-Angleterre. Les usines dans la région se trouvaient souvent au cœur des villes et des villages et c’est autour d’elles que s’étaient regroupées les communautés franco-américaines. Il va sans dire que leur fermeture provoqua une dispersion massive vers les banlieues. Les institutions religieuses et sociales, qui permettaient jadis le maintien de la langue, s’effritèrent, menant à une anglicisation rapide de la population francophone.

Malgré cette anglicisation endémique en Nouvelle-Angleterre depuis les années 1950, le recensement de 1980 estimait à plus d’un million les habitants originaires de la Nouvelle-Angleterre qui se considéraient d’origine canadienne-française. Parmi cette population, environ 412 000, surtout des personnes âgées, parlaient encore le français à la maison. Il est intéressant de noter que ce nombre représente presque le double de la population francophone actuelle du Nouveau-Brunswick. Toutefois, la population qui utilisait le français à la maison en Nouvelle-Angleterre était déjà tombée à 360 000 en 1990, soit 10 ans plus tard.

De nos jours, l’anglicisation est encore en marche en Nouvelle-Angleterre. Toutefois, d’après le recensement de 2000, ces six états comptaient encore à l’époque plus de 263 000 francophones. Le français était la langue autre que l’anglais la plus parlée à la maison au Maine, au New Hampshire et au Vermont – avant même l’espagnol, l’italien ou le chinois. Dans les états de la Nouvelle-Angleterre, le pourcentage de francophones oscille entre 1,3% de la population totale (au Connecticut) et 5,28% de la population totale (au Maine).

(*) Thibault, André (2003) « Histoire externe du français au Canada, en Nouvelle-Angleterre et à Saint-Pierre et Miquelon » dans  Romanische Sprachgeschichte/Histoire linguistique de la Romania. Berlin/New York : Walter de Gruyter & Co., 895-911.

 

Références complémentaires

Ancelet, Barry Jean et Amanda LaFleur. 2005. « La revitalisation endogène du cadien en Louisiane » dans A. Valdman, J. Auger et D. Piston-Hatlen (dir.). Le français en Amérique du Nord. État présent. Sainte-Foy : Presses de l’Université Laval. 411-437

Brown, Becky. 2005. « L’Élaboration d’une norme endogène en Louisiane francophone » dans A. Valdman, J. Auger et D. Piston-Hatlen (dir.) Le français en Amérique du Nord. État présent. Sainte-Foy: Presses de l’Université Laval. 389-409

Fox, Cynthia A. et Jane S. Smith. 2005. « La situation du français franco-américain : aspects linguistiques et sociolinguistiques ». Dans A. Valdman, J. Auger et D. Piston-Hatlen (dir.). Le français en Amérique du Nord. État présent. Sainte-Foy : Presses de l’Université Laval. 117-141

Dubois, Sylvie. 2005. « Un siècle de français cadien parlé en Louisane : persistance linguistique, hétérogénéité géographique et évolution » dans A. Valdman, J. Auger et D. Piston-Hatlen (dir.). Le français en Amérique du Nord. État présent. Sainte-Foy: Presses de l’Université Laval. 287-305

Klinger, Thomas A. « Le problème de la démarcation des variétés de langues en Louisiane : étiquettes et usages linguistiques » dans A. Valdman, J. Auger et D. Piston-Hatlen (dir.). Le français en Amérique du Nord. État présent. Sainte-Foy : Presses de l’Université Laval. 349-367

Neumann-Holzschuh, Ingrid, en collaboration avec Patrick Brasseur et Raphaële Wiesmath. 2005. « Le français acadien au Canada et en Louisiane : affinités et divergences » dans A. Valdman, J. Auger et D. Piston-Hatlen (dir.). Le français en Amérique du Nord. État présent. Sainte-Foy : Presses de l’Université Laval. 479-503

Picone, Michael D. et Albert Valdman. 2005. « La situation du français en Louisiane » dans A. Valdman, J. Auger et D. Piston-Hatlen (dir.). Le français en Amérique du Nord. État présent. Sainte-Foy : Presses de l’Université Laval. 143-165

Rottet, Kevin J.. 2005. « Variation et étiolement en français cadien : perspectives comparées » dans A. Valdman, J. Auger et D. Piston-Hatlen (dir.). Le français en Amérique du Nord. État présent. Sainte-Foy : Presses de l’Université Laval. 243-260

Valdman, Albert. 2005. « Le français vernaculaire des isolats américains » dans A. Valdman, J. Auger et D. Piston-Hatlen (dir.). Le français en Amérique du Nord. État présent. Sainte-Foy : Presses de l’Université Laval.  207-227

Vézina, Robert. 2005. « Correspondance et différenciation lexicales : le français du Missouri et le français canadien » dans A. Valdman, J. Auger et D. Piston-Hatlen (dir.). Le français en Amérique du Nord. État présent. Sainte-Foy : Presses de l’Université Laval. 539-563